Wednesday, February 21, 2007

Roger Colas, Il était unique en son style


Roger Colas
On devient musicien mais on naît artiste. Comment ne pas saisir l'occasion pour parler, un peu, de Roger Colas, cette voix qui s'est tue un dimanche matin, le 14 septembre 1986 à 49 ans et 252 jours, laissant au cœur de ses "fans" un arrière-goût de mélodie inachevée.
Naître artiste est un don gratuit du ciel. Roger Colas était l'un de ces privilégiés naturels. Prédestiné, dirions-nous, il est né au Cap-Haïtien "le jour des rois", un mercredi, le 6 janvier de l'année 1937. Du jour de sa naissance jusqu'à ce fatal dimanche de septembre, son passage terrestre aura duré moins d'un demi-siècle, ou plus précisément : treize mille trois cent quarante neuf jours (13349 jours).

S'il existe en ce monde deux choses qui me hantent,la musique en est une et la poésie l'autre. (Roger Colas)

Issu des œuvres légitimes de Jean-Baptiste Colas et de Virginie St-Croix, Roger Colas prit naissance au Cap-Haïtien où il fréquenta l'École des Frères de l'Instruction Chrétienne jusqu'au Certificat d'Études Primaires. Ensuite, il poursuivit, toujours dans sa ville natale, son  enseignement secondaire, au Lycée Philippe Guerrier d'abord, jusqu'en classe de Seconde. C'est au sein de cette institution qu'il a appris le solfège et a eu l'occasion de  démontrer ses talents d'artiste lors des séances académiques et des surprises-party. Il est important de souligner qu'au Lycée Philippe  Guerrier, le solfège et le dessin faisaient partie intégrante du programme académique au même titre que les cours de latin ou de grec, de sciences naturelles, de français ou de mathématique.

Sa technique vocale en pareilles circonstances, a étonné plus d'un. Donc, Roger Colas, à 17 ans, est affecté au camp d'aviation militaire de Port-au-Prince, à temps plein; il est aussi, à ses heures, artiste-peintre, tailleur et chanteur en devenir.  


                                

Profitant d'une période de relâche, dans le courant du mois d'août 1955, Roger Colas rentra au Cap-Haïtien, sa ville natale, et s'inscrivit comme "chanteur-amateur", pour participer au concours radiophonique, "Recherche des Étoiles", organisé et retransmis, en direct, à partir de la salle de projection "Eden Ciné" par la 4VCP, La Voix du Nord. Quand vint le tour de Roger Colas le dimanche 4 septembre, il s'accompagne à la guitare dans une chanson ranchéra qu'il interprète avec brio. Non seulement Roger Colas remporta, assez facilement, le concours, mais encore, cette voix a tellement impressionné le maestro Ulric Pierre-Louis, qui venait d'amorcer "La Révolution de 55", qu'il s'enquérit de l'auteur qu'il invita, tout de go, à venir faire un essai, aux côtés de Jacob Germain et de Thomas David, au petit bal traditionnel du dimanche soir à Rumba.Roger Colas accepta, tout aussi naturellement, l'invitation et improvisa, ainsi, sa première soirée avec Septentrional le dimanche 4 septembre 1955. Dès le lendemain, lundi 5 septembre, Roger Colas accompagna l'orchestre comme chanteur stagiaire, à Bord-de-Mer de Limonade, à l'occasion de la Ste. Philomène.


Le glas avait sonné sur sa "carrière para-militaire" dans l'aviation. Roger venait de découvrir sa vraie vocation, celle de chanteur professionnel. Ce "mariage d'amour" entre Roger Colas et l'orchestre Septentrional va durer, un premier terme de vingt ans, trois mois et quinze jours; de la nuit du dimanche 4 au lundi 5 septembre 1955 à Rumba Night-Club, jusqu'au vendredi 19 décembre 1975, date de son départ pour les États-Unis où il entreprit une carrière-solo. En 1984, il rentre définitivement en Haïti et reprend, tout naturellement, saplace de chanteur de Septentrional jusqu'au dimanche 14 septembre 1986; le destin cruel, ce jour-là nous l'a fatalement ravi, plongeant dans le deuil ses enfants, ses parents, ses proches, ses admirateurs et ses détracteurs.


Son émigration aux États-Unis lui a permis de travailler et d'étudier le Nursing-Assistant à l'Université de Miami pour décrocher un diplôme décerné par le personnel administratif du Jackson Memorial Hospital au début des années 80. Son premier retour en Haïti le 18 mai 1981 pour parfaire son dossier de résident aux États-Unis, ainsi que son retour définitif en 1984, ont été accueillis avec joie et célébrés dans le faste et l'apothéose par les musiciens et les fanatiques de Septen qui l'ont considéré, tout simplement et tout naturellement, comme le prodige enfant prodigue revenu au bercail.

Au cours d'une émission radiophonique, le docteur Philippe D. Charles a rendu hommage à Roger Colas en ces termes : « Roger Colas, sublime chanteur, l'enfant gâté du Cap, transcende encore par la fraîcheur de ses œuvres et des nombreux succès réalisés avec "La Boule-de-Feu, l'incomparable Orchestre Septentrional".                                                   
                                     
Roger Colas Live NY 1985 - Marie Lourdes - Septentrional
                     


Ils ont aidé à prioriser les choses de l'esprit et de la culture, à classifier certains facteurs importants de la vie tels: l'amour, l'argent, la santé le bonheur, et à aider à la compréhension de l'existence par le traitement des différents thèmes tels que Dieu, la patrie, la cité, les saisons, les fêtes traditionnelles, les fous du village, les catastrophes ... la vie; enfin ils constituent des références pour les écrivains, les amoureux, les pauvres et toutes les autres catégories d'haïtiens de l'époque. Voilà pourquoi, au delà de la direction musicale vers laquelle «l'Actuel Septentrional» s'achemine, les supporteurs et admirateurs, toujours nostalgiques, de Roger Colas, cet artiste surdoué, ne veulent pas passer sous silence le passage de Colas au sein de la vie musicale universelle et au sein du Septentrional en particulier.


Roger Colas Live à NY  en Novembre 1985 dans la chanson Paulette où les fans étaient

  en délire par Ti Jacques qui lors d'un solo soufflait le saxophone de son nez 


Roger Colas est père de huit enfants. Le benjamin, Roger Colas junior  issu des liens de son mariage avec Lucienne St.-Paulin-Colas ("sa raison de vivre" comme il avait coutume de l'appeler") professe, lui aussi, au sein de l'orchestre Septentrional le métier de chanteur depuis le début du mois de janvier de l'année 2000, comme son père l'avait fait pendant vingt-cinq ans. De Roger le père, Roger jr., le fils a hérité du prénom ainsi que des composantes génétiques de la voix. C'est ce qui explique que la trame  vocale du fils, se rapproche de plus en plus de celle du père. Du moins, le public en a la perception. Entre l'aîné des enfants de Roger Colas, Grégorov, et le benjamin, Roger junior, se sont succédé, sans tous les nommer Maria Terésa, Luisa Maria, Jocelyne, Fito...etc.

Depuis le jour de son intégration au sein de l'Orchestre Septentrional, il a tout simplement créé une spécialité dont Septent n'a eu, pour essayer de soutenir la concurrence que le Jazz des Jeunes en amont, avec Gérard Dupervil jusqu'en 1965, et en aval, les Ambassadeurs avec Essued Fung Cap, Pascal Albert et Marc Yves Volcy.
Premier aspect: l'authenticité(l'inspiration)
Quand une nouvelle chanson est proposée à Roger Colas, notamment l'interprétation d'une pièce d'une formation musicale autre que Septentrional (étrangère ou haïtienne), on dirait, en comparant la pièce originale avec la "version-Colas", que Roger, au préalable, a mastiqué, avalé puis digéré la partition originale afin d'en être bien imprégné pour mieux, après, pouvoir nous la rendre. Strangers in the night, Madame, Ste Totoche, et plus tard, Ala traka~twa bébé et l'adaptation des chansons d'Agustin Lara en sont des exemples édifiants.

Deuxième aspect: le travail assidu (la transpiration)


Roger Colas ne se contentait pas de créer dans ses interprétations; il était aussi un compositeur bien inspiré et surtout un excellent parolier. C'est d'ailleurs pour cela, qu'à chaque fois qu'il nous offrait une de ces créations, il y avait toujours un «je ne sais quoi» qui fait que l'on reconnaissait, quelque part, la touche du génie. Au gré du souvenir, sans aucune prétention d'exhaustivité, énumérons quelques unes de ses compositions (prises ici au sens large sans prendre en considération le fait que Roger en soit l'auteur, le coauteur ou l'auteur-compositeur): Pasé cheve, Fè pam(kaporal), Vierge des Vierges, Claudie, Sansasyonèl, Ne pleure pas, San médam yo, Rien que toi, Pouki sa (janjan), Face à l'autre, Èrzuli, Romance à Maria, La Fanmiy, Sa ou té kwè ou té fè, Fierté, Oublie-moi, Ayibobo, et ... pour la fine bouche ... Esperame (solèy té fi n kouché oupa bliyé) de concert avec Max Piquion.


 L'adaptation des chansons d'Agustin Lara

 sont des exemples édifiants de sa grande maestria vocale.


Si une belle voix est un don gratuit du ciel, devenir virtuose est le résultat d'un travail assidu, de la volonté, de la détermination et du professionnalisme. L'on ne devient pas Mozart, Beethoven ou Bach, -  Louis Armstrong, Charlie Parker ou Miles Davis - Duke Ellington, Count Basie ou Benny Goodman - Perez Prado, Bény More ou Tito Puente - James Brown, Michael Jackson ou Madona - Lumane Casimir, Cyriaque Achille Paris ou Althiéry Dorival - Antalcidas Oréus Murat, Gérard Dupervil, Alfred "Frédo" Moïse,  Gesner Henry, Ansy Dérose, Guy Durosier ou ... Roger Colas ... par hasard. L'inspiration, c'est à dire le talent pur, ne compte que pour 35% ; tout le reste est de la transpiration, c'est à dire, du travail assidu. Cette formule lapidaire illustre, pourtant, à 100%, le phénomène Roger Colas, qui  pendant les trente et une dernières années de sa vie, passait le plus clair de son temps à pratiquer son instrument, c'est-à-dire, LA VOIX

Un capois croisait Roger Colas en ville le matin, un peu avant huit heures,  dans deux circonstances: soit qu'il se rendait à la gare routière de la "Barrière Bouteille" pour partir en tournée avec Septent, soit qu'il regagnait ses pénates après une troisième ou même une quatrième mi-temps d'un match opposant "Épicure" à "Bacchus". Il y a même des "mauvaises langues" pour parler de "nuit prolongée " un tout petit peu trop arrosée. Mais, dans tous les autres cas, entre huit et onze heures, Roger Colas était chez lui, plus exactement, chez sa mère Ninie, (comme les Capois appelaient, affectueusement, sa maman) à la Petite Guinée, et pratiquait le chant. Roger, vedette malgré lui, chantait n'importequoi, du plus banal au plus sophistiqué.Roger Colas chantait Agustin Lara, Franck Sinatra, Barbarito Diez, Roberto Ledesma, Guillermo Portabales, Abelardo Barroso, Daniel Santos, Bienvenido Granda et surtout son idole, Lucho Gatica; ou il faisait des vocalises sur des enregistrements de Ella Fritzgérald ou de Mahalia Jackson  ou encore, il faisait tout simplement des ajustements sur la dernière création qu'il était entrain de mettre au point avec Septentrional.
Il n'existait qu'un Roger Colas et il était unique en son style:  
          
La musique populaire de danse était sa passion. Et il est, reconnu et admis que sa voix a servi de prétexte à bon nombre de liaisons le jour où, enfin, deux aspirants amoureux se retrouvent sur la piste au moment où l'artiste anime ses traditionnelles heures intimes, avec l'orchestre Septentrional, évidemment. Roger Colas ne ratait la moindre occasion d'affirmer ou  de défendre son identité capoise. Il en était fier. Il alla jusqu'à dire, le  samedi 4 juillet 1981, lors de la Soirée des retrouvailles, au Cap-Haïtien, avec Septentrional, après plus de cinq ans d'absence, au Feu-Vert Night-Club: Haïti, c'est le Cap pour moi.
Son appartenance à l'orchestre Septentrional ne constituait, pourtant, pas une relation exclusive. Loin s'en faut. Il suffisait pour Colas, d'être présent, n'importe où un groupe musical, allié ou en compétition avec Septent, évoluait, pour qu'il s'introduisit, s'il en avait envie et que le feeling l'invitait à le faire, dans le carré de l'orcheste et se mettre à  chanter. Il a maintes fois répété ce geste; que se soit avec le Jazz des Jeunes, avec l'orchestre Anacaona du maestro Camille Jean, avec lesSambas ou les Universels du Feu-Vert, avec les Diables Bleus du Cap, avec les Ensembles de Nemours Jean-Baptiste ou de Webert Sicot, avec Les Frères Déjean ou, de manière mémorable avec les Ambassadeurs de Port-au-Prince dans l'interprétation de Noche de Ronda, de Nostalgie et surtout de Desesperadamenteet même avec l'orchestre Tropicana, pourtant compétiteur avoué de Septentrional.


Nous ne saurions occulter, dans le cadre de cette approche, la caractéristique principale de Roger Colas: sa diction légendaire. Dans ce cas précis, il est le meilleur de tous les chanteurs haïtiens, quelle que soit l'époque considérée. Qu'il chante Vanité, Rupture, Claudie, Mai, Noël des copains ou Noël au Cap-Haïtien, Dis-moi, Louise-Marie, Ironie, l'Invariable, Blasphème, Rien que toi, Gisèle, C'est bon l'amour, Frédelyne ou Marie-Lourdes en français ou qu'il chante, en créole Remords, N ap réziyé-n, nou péri, Manman mwen, Tendresse, Nous deux, Èrzuli, Sa ou té kwè ou té fè, Tèt a tèt, Tifi ya, Nounou-n, Yaya, Maryana, Rozali, Toto ou Prézidan Avi, Roger Colas domine "la gent des chanteurs haïtiens", de la tête et des épaules, en ce qui a trait à la pose de la voix dans l'articulation d'un texte d'une chanson. Pourtant la destinée de l'homme, c'est la vie qui est, par définition une maladie mortelle. Du fait même qu'il naisse, l'homme entame le processus inéluctable qui aboutit à la mort : Naître. Grandir. Vivre. .Chanter ... Vieillir et Mourir.

AINSI, NOUS SOMMES, TOUS, ÉGAUX DEVANT LA MORT.
Le docteur Philippe D. Charles opinait : «La hantise demeure encore l'acceptation de cette réalité que le processus de toute vie doit aboutir à la mort. Une sombre nuit du samedi 13 au dimanche 14 septembre 1986, ce tyran qui n'épargne personne emporta Roger de manière tragique, plongeant dans la mélancolie et l'amertume, toutes générationsconfondues, sympathisants ou non, haïtiens etétrangers vivant tant en Haïti qu'à l'extérieur d'Haïti. Nous ne pourrons, malheureusement, jamais nous dresser contre ce processus qui constitue la loi naturelle selon laquelle, naître suppose mourir et que la vie engendre inéluctablement la mort, malgré la thèse consolatrice que la mort pourrait bien engendrer une nouvelle vie.»
Une autre chanson de Roger Colas qui a fait vibrer beaucoup de fans... Cliquez :Noche de Ronda
Si nous nous référons à cette démarche consolatrice du docteur D. Charles, ce que nous prenons pour le terme ne constituerait qu'un commencement. Mais, ce serait, franchement, trop beau pour être vrai. Et c'est d'ailleurs pour cela, qu'en ce qui nous concerne, nous ne pouvons que garder à l'esprit, mais à l'esprit seulement, que Roger est bien présent parmi nous, par ses oeuvres qui demeureront, elles, toujours vivantes. Toute autre approche est téméraire, chimérique, voire inutilement frustrante. À l'aube du dimanche 14 Septembre 1986, UNE VOIX S'EST TUE, DÉFINITIVEMENT. Il n'y a qu'un Roger Colas; il n'y en a eu qu'un seul, et il n'en aura jamais plus. Il n'y a pas de substitut à Roger Colas.

Conception and audios stream: Herve Gilbert. Reproduction totale ou partielle interdite sans autorisation de Haiti Connexion hergil55@yahoo.com

Roger Colas a su faire palpiter le coeur de ses fans et leur prodiguer la joie de vivre
Tags: , , musique haitienne

Roger Colas et Michel Tassy Live 1985 - Marie Josée - Septentrional NY


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