Wednesday, April 27, 2016

Effets collatéraux de la corruption

Par Max Dorismond
Voilà le résultat. La lettre ci-dessous ou de préférence, le cri du coeur d’une résidente en médecine de l’Université d’Etat d’Haïti nous prend aux tripes à sa lecture. Sa description de l’inhumanité des lieux fait frémir. Elle a été publiée sur Facebook ce mois d’avril 2016. L’opération chirurgicale de la photo à la lueur d’un téléphone cellulaire nous donne le vertige. Voilà l’état lamentable de la médecine de chez nous. Au carrefour de l’Amérique triomphante, (3 heures de N.Y) on pratique aujourd’hui cette médecine de brousse. Mais où va ce pays à la fin? N’avons-nous pas raison de dénoncer la corruption haut et fort

A lire le défoulement ou le trop plein de la rédactrice, on a tendance à crier notre rage, notre dégoût, notre déception. Ceci explique cela: tous les gardiens de la caisse en profitent pour se mettre plein la poche pour éviter de se trouver sur cette table chirurgicale à la lueur d’une chandelle à l'Hôpital national. Il n’existe aucun inventaire dans ce foutu trou. Tout est vendu au noir. Si ce service de première nécessité se trouve dans cet état catastrophique, que dire des autres institutions? 

C’est dans ce pays qu’on veut inviter les investisseurs à placer leurs billes, les touristes à passer du beau temps, la diaspora à retourner à la source de ses meilleurs souvenirs. Veulent-ils avoir de nouvelles proies ? A la lueur de cette vision de l’enfer sur terre, on comprend mieux pourquoi toute la nation rêve d’être président, car, nul ne veut se retrouver sur une natte dans une salle de ces hôpitaux mal famés. Par contre, une fois au pouvoir, la santé ou le bien-être de la population ne figure point à leur agenda. Que Haïti aille se faire foutre! disent-ils. L’essentiel c’est de piller, voler et assurer leur lendemain. Le pays s’en va à la dérive, il n’y a rien là, selon eux. Leurs millions les protègent contre les revers du destin. Tout va bien madame la Marquise.

Bonne lecture


Max Dorismond 


Une résidente en médecine qui en a marre
Une opération chirurgicale à l'aide d'un cellulaire

Réponse à un confrère qui a perdu un proche au cours de la grève pour l'amélioration du système de santé et de la protection de ses prestataires.
  
Cher confrère,

Nous vous présentons nos condoléances en ces pénibles circonstances. Et si nous cherchons à accuser, accusons le vrai coupable: la mauvaise gestion du système de santé en Haïti. On ne donne que ce qu'on a: si le système génère des frustrations, il récoltera des frustrations. C'est ce système qui décourage les jeunes médecins à rester en Haïti et favorise la fuite de cerveaux. On se plaint en disant qu'il n y a pas assez de médecins en Haïti, pourtant on les force à quitter leur pays à cause de la maltraitance. Oui, la médecine est un sacerdoce partout. Mais pourquoi veut-on qu'en Haïti, elle soit plutôt foulée aux pieds?

 La médecine est un sacerdoce aux USA aussi, mais cela n'empêche que les USA protègent et encouragent leurs médecins. La médecine est un sacerdoce à Cuba, mais les médecins peuvent se faire soigner s'ils tombent malades et leurs enfants sont scolarisés.

 Dans ma promotion de médecine, la moitié prépare le USMLE (United States Medical Licensing Examination). Le quart est déjà parti en faisant le fameux "nivellement par le bas" i.e. qu'ils se sont reconvertis en agents d'une profession plus simple (paramédical, agent de sécurité, serveur de restaurant, etc.) juste pour pouvoir émigrer aux USA. Pourquoi après 7-10 ans de médecine? Parce que le système les a découragés. Les médecins passent 10 ans et plus à étudier, environ 100 h par semaine à travailler.

 Pour quel montant? Un résident ne reçoit même pas l'équivalent du salaire minimum prôné pour ceux qui travaillent dans la main-d’œuvre industrielle; donc même pas la modique somme de 300 gdes / jour! Pourquoi ne pas critiquer de préférence le système qui préfère choisir de construire deux résidences pour certains à Port-au-Prince plutôt que d'investir dans l'électricité 24/24 dans les hôpitaux universitaires? Pourquoi ne pas critiquer ce système qui préfère payer deux consultants pour un responsable, au lieu d'investir dans les intrants nécessaires pour le fonctionnement de l'Hôpital Universitaire Justinien (HUJ), Hôpital de l'Université d'Etat d'Haïti (HUEH), Hôpital Universitaire la Paix (HUP)\ Maternité Isaïe Jeanty (MIJ), etc?

Pourquoi ne pas critiquer ce système qui préfère investir des millions pour refaire à maintes reprises des élections au lieu d'investir dans la santé de ce pays? Un gamin est mort par plaie par balle et cela nous révolte tous. Ça nous a toujours révoltés d'ailleurs. Car ce n'est pas à la lumière de la grève que soudainement notre "humanité" s'est réveillée, désinhibée pour le "petit peuple", comme on se plaît à le dire. Vous voyez ce gamin décédé, docteur, il aurait pu l'être même si l'HUEH fonctionnait. Et c'est ce qui se passe assez régulièrement. Car lorsque les résidents et les internes auraient sué sang  et eau pour le préparer, un manque d'oxygène, de fentanyl, de paquet, ou de n'importe quoi aurait pu empêcher l'intervention chirurgicale. Il aurait pu être sur la table, le ventre ouvert, et l'électricité coupée, la machine d'anesthésie perdant pression, il serait donc réveillé en catastrophe pendant qu'il bénéficiait d'une laparotomie. L'hôpital ne nous a pas seulement méprisés et frustrés, il nous a aussi traumatisés, docteur! J'ai dû finir une laparotomie sur un patient vivant! Complètement réveillé! Hurlant de douleur parce que la machine anesthésique a perdu pression par coupure d'électricité. J'ai déjà dû finir une résection avec anastomose intestinale avec un "flash" comme source lumineuse.(voir photo).
L'autre question valable serait, pourquoi autant d'insécurité, d'armes illégales et d'impunité dans notre pays qui conduisent à favoriser la plaie par balle abdominale chez un adolescent de 15 ans? Personne ne s'en soucie. Parce que femmes et enfants vivent aux USA.  Donc l'état du pays ne les concerne pas. Personne ne s'en soucie parce que bénéficiant de per diem, ils pourront voyager si un souci de santé se présente. Mais ils ont tous oublié qu'une crise cardiaque ne pardonne pas, qu'une plaie par balle n'attend pas, qu'un ACV ne leur permettra  pas de prendre l'avion!

Nous avons vu défiler à l'HUEH de grosses personnalités, qui, ayant parcouru tous les hôpitaux privés, atterrissent à l'HUEH. Ils se font opérer ou dialyser en catimini et se réfugient rapidement vers un hôpital privé, pour ne pas vivre la honte que leurs amis les visitent à l'HUEH. Pourtant, ils y sont venus, parce que c'est là qu'ils ont trouvé des soins gratuits et des médecins disponibles 24/7. Car à une certaine heure, dans un pays où l'insécurité bat son plein, les spécialistes ont peur de sortir tard la nuit, même pour une urgence.

Alors où se tourner? Les hôpitaux publics universitaires! Ainsi, pourquoi ne pas les protéger, les encadrer, les soutenir? Il ne faut pas attendre qu'un proche soit victime pour ouvrir les yeux sur ce système. Oui, il aurait pu être un parent à nous. Car effectivement nous avons perdu beaucoup de parents, amis, alliés, impuissants dans un hôpital en dysfonctionnement. Ce n'est pas parce que quelqu'un vient à l' HUEH, HUP, HUJ, MIJ, etc., qu'il doit être mis par terre et non sur un lit. Pourquoi? Parce qu'il ne peut pas payer? Parce que ceux qui viennent dans les hôpitaux publics sont de la classe économique faible, ils n'ont pas droit aux soins standards?

 Et les médecins qui s'occupent de cette majorité pauvre doivent vivre dans l'insalubrité, comme des mendiants? On se plaît à dire que nous faisons souffrir et laissons mourir les plus démunis. Mais ils étaient déjà en train de souffrir et mourir! Nous ne voulons plus être complices de leur souffrance et de leur mort. Assez! L'éducation est une priorité; mais si les enfants sont malades, comment étudieront-ils? Le tourisme est peut-être une priorité, mais quel touriste va venir dans un pays où les soins de santé ne sont pas fiables ni standardisés? L'agriculture est peut-être une priorité, mais qui soignera le cultivateur quand il tombera malade? La santé n'est pas une priorité mais la priorité! Merci déjà de rejoindre la cause et d'aider à faire la plaidoirie de l'amélioration du système afin de promouvoir la santé pour tous, sans distinction de classe et de faire de la santé la priorité dans le pays.

Dr Danielle Benjamin, résidente IV en chirurgie générale (HUEH)
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